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Synthèse des interventions
Changement climatique : fantasme ou réalité ?
Pas d'affolement…
320 personnes ont assisté aux trois tables rondes sur le changement climatique, le 15 mai à l'Hôtel du département de l'Hérault. Nous reprenons ici les résumés de la plupart des interventions.
Ce qu'ont dit les spécialistes, c'est qu'il y a bien une évolution climatique dans le sens d'un réchauffement global, dont les causes sont plurielles, que ce phénomène, qui n'est pas nouveau dans l'histoire de la planète, peut suivre un rythme accéléré, que les conséquences physiques sur les milieux, pour être sensibles, peuvent être gérées sur le plan technique pourvu que les puissances publiques s'en donnent les moyens et que nos sociétés développées, dotées de politiques de santé publique performantes, ont également la capacité de combattre efficacement d'éventuelles émergences vectorielles, étant entendu qu'aucun paludisme autochtone ne peut réapparaître en Europe.
Tous les interventions et débats seront retranscrits dans une publication que nous éditerons à la rentrée de septembre.
1ère table ronde : Climat : fantasme, rumeurs, réalité…
Robert SADOURNY
Directeur de recherche émérite au CNRS Laboratoire de météorologie dynamique Ecole normale supérieure, Paris
Évolution du climat : perspectives à moyen terme. Que peut-on dire à l'horizon 2100 ?
L'évolution du climat terrestre au cours des décennies qui s'ouvrent est conditionnée par les perturbations croissantes à l'échelle planétaire induites par les activités humaines. Il s'agit, d'une part, de l'accumulation dans l'atmosphère de gaz à effet de serre tendant à échauffer les basses couches où nous vivons, mais aussi des effets de la pollution visible (particules en suspension qui interceptent et parfois absorbent le rayonnement solaire), dont l'effet est plus complexe, et des modifications des propriétés de la surface (par exemple, sous l'effet de la déforestation tropicale).
Les modèles avec lesquels nous simulons les changements climatiques et qui correspondent à ces perturbations nous donnent quelques indications sur ce que pourrait être le climat à l'horizon 2100.
Il est raisonnable de nous attendre à :
- une élévation de la température moyenne de la surface terrestre de l'ordre de 2 à 5 degrés, l'échauffement étant plus important aux latitudes hautes que sous les tropiques.
- une activation du cycle atmosphérique de l'eau, avec des précipitations plus importantes aux latitudes moyennes et hautes, de l'automne au printemps.
- des sécheresses estivales plus marquées dans les régions subtropicales (comme le pourtour du bassin méditerranéen). - une élévation du niveau des mers de l'ordre de 50 cm.
- des cyclones tropicaux et, aux latitudes tempérées, des tempêtes plus nombreuses et plus puissantes.
Il faut remarquer que l'effet climatique de certaines perturbations anthropiques n'est encore pris en compte dans les modèles que de façon rudimentaire et que la complexité même de ces modèles est porteuses de certaines incertitudes, surtout quand on s'intéresse aux changement climatiques régionaux. Les scénarios d'évolution climatique ne pourront que s'affiner progressivement avec le temps.
Bernard PICON
Sociologue Directeur de recherche au CNRS Directeur de l'Equipe DESMID (dynamique écologique et sociale) Université de la Méditerranée, Arles
Société et changement climatique : entre catastrophisme et fatalisme. Que peut-on dire sur les conditions climatiques ?
L'origine anthropique de l'actuel changement climatique global pose aux milieux scientifiques et politiques quelques questions majeures.
En n'étant plus seulement dépendante mais aussi " actrices " du climat, les sociétés humaines contribuent à détrôner le clivage entre le " naturel " et le " culturel " comme fondement de toute démarche scientifique en environnement : dès lors qu'il est socialement modifié, le climat, comme tout phénomène naturel, devient problème d'environnement. On parle alors d'objet hybride. En même temps, ce changement climatique ni voulu ni désiré peut s'envisager comme une externalité négative du développement technologique. Réguler ces externalités relève de politiques publiques locales coordonnées à l'échelle planétaire. Pour ce faire, doivent-elles s 'appuyer sur le marché ou bien le contrer ? L'échec actuel d'une gouvernance mondiale des émissions de gaz à effet de serre pose en effet quelques questions :
- l'économie de marché généralisée et l'absence de solidarités qu'elle génère affaiblit-elle le poids des institutions (notamment internationale) ?
- l'inexistence à tous les niveaux de la vie publique d'une véritable culture de la globalité ne rend-elle pas inopérante toute tentative de gouvernance ?
- enfin, la grande variété de modèles prédictifs et de scénarios parfois contradictoires favorisent l'indécision. Pour gérer l'incertitude, a été forgé le fameux principe de précaution, mais comment aller au delà du principe ?
Christian JEAN
Président de l'EID Méditerranée Président d'EDEN Vice-Président du Conseil général de l'Hérault
La nécessité de prévoir, en termes de gestion des milieux et de protection des populations, des politiques publiques adaptées.
Les politiques doivent être capables de répondre aux éventuelles conséquences de changements climatiques. Ces conséquences seront vraisemblablement différentes selon les lieux. Elles concernent :
- d'une part, une modification physique du milieu : par exemple, submersion par élévation du niveau des eaux des zones littorales ou, à l'inverse, réduction possible de certaines zones humides.
- d'autre part, un impact sur la santé humaine et animale.
En ce qui concerne la modification physique, il est certain qu'une élévation sensible du niveau de la mer, si elle était confirmée, aurait un impact majeur sur la population des zones littorales concernées et sur l'activité économique liée à ces zones.
En ce qui concerne l'impact sur la santé, l'augmentation de la température ne risque-t-elle pas de contribuer à élargir l'aire de répartition de certaines maladies comme le paludisme, par exemple ?
Les quelques cas de paludisme dont la presse fait écho, réapparus en Turquie, la découverte récente d'un vecteur potentiel de la dengue (Aedes albopictus) sur la façade atlantique française obligent les politiques à s'interroger sur les risques potentiels. Mais cela est-il lié à une évolution naturelle des climats et/ou à une modification des comportements humains ?
De ce fait, les décideurs publics, qui ont besoin de prévoir en terme de gestion financière, politique et juridique, ont besoin que les scientifiques les informent sur les évolutions possibles ou probables non pas sur les causes mais davantage sur les effets à attendre sur les modifications physiques des milieux et sur les impacts sur la santé. Ils pourront alors prendre toutes dispositions pour y faire face. Ainsi, les établissements en charge du contrôle des populations de moustiques vecteurs de maladies ou simplement nuisants doivent avoir les moyens de répondre avec efficacité. Aujourd'hui ces établissements sont engagés dans des programmes de lutte très respectueux de l'environnement, au prix parfois d'accepter quelques nuisances supplémentaires là où la santé de l'homme n'est pas en danger. Mais il ne serait pas responsable de se priver des moyens de lutte nécessaires, en particulier pour le contrôle des vecteurs, en fonction des évolutions du climat. C'est l'objet de nos démarches auprès des institutions nationales et de la communauté européenne.
2ème table ronde : Les conséquences sur l'évolution et la gestion des zones humides
Roland PASKOFF
Géomorphologue, Professeur émérite, Université Lumière, Lyon
Changement climatique : l'impact physique de l'élévation du niveau de la mer sur les côtes à lagunes.
D'ici à la fin du XXI° siècle, le niveau de l'océan mondial devrait s'élever, en liaison avec l'effet de serre additionnel dû à l'homme, entre 14 et 80 cm, la valeur la plus probable se situant vers 44 cm. On peut donc s'interroger sur l'aspect que prendra, dans une telle conjoncture, la côte à étangs du Languedoc au cours des décennies à venir.
Pendant le XX° siècle, le niveau de la mer sur ce littoral a déjà été à la hausse, de l'ordre de 1 mm/an. Si l'érosion et le recul des plages s'expliquent ici avant tout par un déficit naturel en sable, sans doute aggravé par des actions humaines, le comportement du niveau de la mer a aussi contribué à cette évolution régressive. L'accélération attendue dans l'élévation de ce niveau ne pourra que la renforcer.
On sait ce qui se passe sur une côte à lagunes quand le niveau de la mer s'élève. Lors des tempêtes, les cordons sableux qui séparent les plans d'eau de la mer ont tendance à se déplacer en direction de la terre, en roulant sur eux-mêmes. En même temps, ils s'amincissent et ils se tronçonnent par l'ouverture de nouvelles passes. A terme, ils peuvent finir par disparaître et avec eux les lagunes qu'ils isolent de la mer.
Cette évolution naturelle, déjà en cours et appelée à s'accélérer, en particulier là où les cordons sont étroits, devrait favoriser, au moins pendant un temps, les activités aquacoles grâce à une maritimisation accrue de l'environnement. Mais elle met aussi en danger les aménagements de bord de mer qui se sont multipliés, depuis quelques dizaines d'années, en liaison avec le développement des activités touristiques. Aussi s'est-on efforcé de s'y opposer en mettant en place des ouvrages de défense (brise-lames, épis) pour arrêter la migration des cordons, là où leur mobilité menaçait de destruction routes et maisons.
Sans doute ces ouvrages de défense assurent-ils une fixation du trait de côte, mais, avec l'élévation attendue du niveau de la mer, on sera contraint de les renforcer progressivement, ce qui conduira à l'artificialisation du rivage, sans pour autant empêcher le départ du sable, donc la disparition des plages qui constituent le fondement même du tourisme balnéaire. Les travaux de réhabilitation dunaire sont utiles, mais ils relèvent de soins palliatifs. C'est l'alimentation artificielle en sable qui devrait s'imposer au cours du XXI° siècle sur la côte du Languedoc si l'on veut stabiliser et maintenir ses plages. Il conviendrait donc, d'ores et déjà, de procéder à des études de faisabilité.
Jean GIUDICELLI
Hydrobiologiste Professeur émérite à à la Faculté St-Jérôme Marseille
Changements des régimes thermiques et hydrologiques : impact sur les hydrosystèmes continentaux et leur peuplement.
Les changements climatiques devraient se traduire par :
* l'élévation de la température moyenne.
* l'augmentation du volume des précipitations annuelles.
* l'accentuation des contrastes saisonniers : une saison des pluies marquée par des averses et des orages brutaux, une saison sèche plus longue et plus rigoureuse. On peut s'attendre à une évolution saisonnière très marquée de la superficie et du volume des biotopes aquatiques. La réponse des peuplements aquatiques aux stress hydriques et thermiques se traduira par des changements adaptatifs de la biologie, de la dynamique et de la répartition des populations, de la composition et de la richesse taxonomiques des communautés.
Conséquence des changements thermiques
Le facteur majeur est l'augmentation des maximums estivaux, avec pour conséquences prévisibles un appauvrissement de la faune aquatique et une banalisation des peuplements. Une situation de ce type s'observe déjà dans certains réseaux hydrographiques d'Afrique du Nord et du Moyen Orient.
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Les conséquenses de changements hydroliques Les régimes hydrologiques des cours d'eau seront caractérisés par une grande saison de hautes eaux dans l'année, par des crues plus importantes en fréquence et en volume et par une amplitude très forte entre les débits de crue et d'étiage. Beaucoup de biotopes d'eau courante et d'eau stagnante auront un cycle hydrologique annuel très marqué d'assèchement et de remise en eau, avec la superposition de fluctuations liées aux variations inter-annuelles de la pluviométrie. L'extension des milieux aquatiques temporaires, qui existent actuellement dans la plupart des pays méditerranéens, devrait représenter, de par son ampleur, l'une des conséquences écologiques les plus importantes des changements climatiques. Ces milieux, en dépit de leur instabilité, hébergent des organismes qui ont développé des adaptations remarquables à ces conditions extrêmes. Cette particularité détermine l'originalité faunistique des peuplements d'eaux temporaires. Phénomène à prévoir : l'extension de zones inondées lors des hautes eaux et des crues. L'interférence des processus de la dynamique fluviale aura pour résultat la présence, dans les plaines alluviales et deltaïques des grandes rivières et des fleuves, d'une mosaïque formée par la juxtaposition de milieux d'eau courante, de zones humides permanentes et temporaires et d'écosystèmes terrestres. Dans ce type d'hydrocomplexe, l'interdépendance du cours d'eau et de son espace alluvial conduit à une augmentation conjointe de la biodiversité et de la productivité. De plus, ces zones humides remplissent de nombreuses fonctions biologiques (lieux de reproduction, d'abri et d'alimentation pour de nombreuses espèces animales) et hydrologiques (régulation du débit des cours d'eau, recharge des nappes souterraines, épuration des eaux…) . Les incidences positives sur l'environnement qu'on peut attendre du changement climatique, en relation avec l'extension des zones humides, ne pourront être acquises que si l'on adopte des politiques de gestion visant à permettre le fonctionnement hydrologique naturel des hydrocomplexes fluviaux, deltaïques ou estuariens dont elles dépendent. |
Pierre QUEZEL
Botaniste, Professeur émérite Faculté Saint-Jérôme Marseille
Conséquences possibles des changements climatiques sur la flore et la végétation du bassin méditerranéen.
L'influence des " changements globaux "
On peut s'interroger sur les modifications éventuelles qui pourraient être induites sur la flore et la végétation en région méditerranéenne par le biais de " changements globaux ".
Il est difficile de se faire une idée précise de l'impact que pourraient avoir ces transformations sur la flore et la végétation durent un siècle, période relativement brève à l'échelle de la restructuration éventuelle des paysages végétaux, en particulier autour de la Méditerranée. Du point de vue thermique, les fourchettes envisagées se situent entre une élévation de 1 et 2 à 2,5°C sur une trentaine d'années, voire 4 à 5°C au cours de ce siècle, qui pourraient se solder, dans la deuxième situation, par une extension notable de l'étage thermo-méditerranéen vers le nord de la région méditerranéenne, le climat du littoral français étant alors du type de celui qui règne actuellement sur le littoral algérois. Mais même dans ces conditions, en raison des phénomènes de résilience caractéristiques du capital biologique méditerranéen, les transformations des paysages resteront longtemps minimes. Elles ont peut être déjà commencé. Dans les portions méridionales de la région méditerranéenne, où ces phénomènes seraient susceptibles de présenter un impact écologique plus intense, avec en particulier une remontée vers le nord du climat saharien et des espèces qui lui sont liées, les phénomènes de modification du paysage, comme la disparition des paysages arborés, seront beaucoup plus dépendants des impacts anthropiques que d'éventuelles modifications climatiques.
Les prévisions relatives aux modifications des précipitations et de leur rythme demeurent pour l'instant trop incertaines pour qu'on puisse en extrapoler le rôle, en particulier sur le revers septentrional du bassin, alors qu'au Maghreb et au Proche-Orient, l¹extension des zones désertiques paraît inéluctable, comme on a pu le montrer sur le revers méridional du Haut Atlas oriental. Une majorité de spécialistes met toutefois l'accent sur une augmentation probable des pluies torrentielles voire de la période de sécheresse estivale, en particulier en zone nord-méditerranéenne, facteurs qui contribueront à accroître l'impact des processus érosifs.
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Évaluation de l'impact biologique Divers aspects peuvent être évoqués : L'élévation du niveau de la mer (envisageable mais modeste par rapport a ce qu'a connu le monde méditerranéen au cours des dernières phases glaciaires, notamment la dernière où il a largement dépassé les 100 mètres). L'augmentation des températures, qui devrait entraîner des modifications appréciables, en particulier au nord de la Méditerranée où une augmentation annuelle moyenne de 3°C déterminerait un décalage d'un étage de végétation. Les variations de précipitations, avec des prévisions très délicates à interpréter. La plupart des spécialistes admettent que les moyennes annuelles ne devraient pas varier beaucoup, sinon augmenter légèrement en raison de l'élévation des phénomènes d'évaporation liés à l'élévation des températures. Les autres phénomènes climatiques, encore plus délicats à évaluer : accroissement de la force des vents, modification des courants océaniques. Le bilan global de ces phénomènes est difficile à établir en raison des incertitudes qui planent sur leur importance éventuelle. Cependant, les modifications relatives aux bilans floristiques et aux paysages végétaux ne devraient pas être dramatiques. C'est sans doute sur les marges sud et sud-est du monde méditerranéen que l'impact sera le plus important, avec une progression des déserts vers le nord de 100 à 300 km suivant les situations. Mais même dans ce cas, il sera difficile d¹établir le rôle respectif des modifications climatiques et des processus de dégradation anthropique. |
Pierre GUILLET
Expert en lutte anti-vectorielle, OMS, Genève
La colonisation des zones tempérées par des vecteurs d'origine tropicale : réalité ou fiction ?
L'importation d'insectes d'intérêt agricole ou médical est un phénomène courant et de grande ampleur. Toutes les enquêtes entomologiques réalisées en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon le démontrent. Le paludisme d'aéroport et la présence de vecteurs africains du paludisme sur le site de l'aéroport de Roissy illustrent ce phénomène. Il existe de nombreux exemples de colonisation de zones nouvelles par des espèces tropicales, comme l'introduction du vecteur Anopheles gambiae dans les îles Mascareignes, en Haute Egypte et au Brésil. Cette introduction a toujours été accompagnée d'épidémies meurtrières de paludisme. L'île de Guam, dans le Pacifique, a été récemment colonisée par plusieurs espèces de moustiques vecteurs de maladies tropicales. Toutefois, il s'agit toujours de migrations Sud-Sud et de régions chaudes.
A ce jour, il n'existe pas d'exemple probant de colonisation durable de zones tempérées par des vecteurs d'origine tropicale. La dispersion d'Aedes albopictus à l'échelle mondiale et son installation récente en France n'altèrent en rien ce constat. En effet, il ne s'agit pas d'une espèce d'origine tropicale et les souches introduites en France proviendraient des Etats Unis. D'autres cas d'importation de vecteurs tels que les tiques sont moins spectaculaires mais sans doute aussi fréquents. Transportées par l'homme ou les animaux (chiens de compagnie, oiseaux migrateurs), elles sont souvent infectées par des parasites tels que les Borrelia (maladie de Lyme). Toutefois, vu le niveau de vie et les structures sanitaires dont dispose un pays tel que la France, l'importation de vecteurs et des agents pathogènes qu'ils transmettent ne s'accompagnerait pas nécessairement d'épidémies. Les risques potentiels diffèrent grandement d'un agent pathogène à un autre, les virus étant sans doute les plus dangereux.
Sauf modifications climatiques importantes et durables, il est peu probable que des espèces strictement tropicales colonisent les zones tempérées. La bio-géographie obéit à des lois bien établies et la répartition actuelle des espèces n'est pas le fruit du hasard. Dans l'immédiat, en matière de climat et d'introduction d'espèces, rien ne saurait justifier des propos alarmistes et la tentation de jouer sur les peurs collectives liées aux risques sanitaires. En revanche, l'accroissement incessant des transports et les brassages qui en résultent augmentent fortement les risques liés à la dispersion des arthropodes (vecteurs, nuisances ou ravageurs des cultures) et à l'introduction de nouvelles pathologies. Le renforcement des contrôles sanitaires aux frontières fait partie des mesures déployées pour limiter ces risques. Il est important de mettre en place et de maintenir des systèmes de surveillance épidémiologique et de veille sanitaire opérant dans le cadre de réseaux régionaux et internationaux structurés. Il est aussi crucial de maintenir une expertise en entomologie médicale et la présence de chercheurs sur le terrain, cette discipline étant menacée d'extinction à court terme. Ces mesures pragmatiques permettront de préparer l'avenir dans l'attente de prévisions fiables relatives aux évolutions climatiques et à leur conséquences sanitaires éventuelles.
3ème table ronde : Les maladies émergentes consécutives au réchauffement et à l'extension des zones humides
Hervé ZELLER
Directeur du Centre national de référence / Centre collaborateur OMS des arbovirus et virus des fièvres hémorragiques Institut Pasteur, Paris
Les (ré) émergences multiples des maladies virales à vecteurs en régions tropicales et en régions tempérées ces dernières années sont-elles liées ?
Les maladies virales à vecteurs ou arboviroses sont transmises par des arthropodes (moustiques, tiques, phlébotomes). Une quarantaine peuvent toucher l'homme. Le vecteur joue un rôle primordial dans le cycle de transmission du virus, dans son maintien dans une zone donnée mais aussi dans la possible extension de l'aire de distribution. Un arthropode devient vecteur après infection lors d'un repas sanguin chez un hôte vertébré en phase infectieuse (virémie), multiplication du virus et diffusion jusqu'aux glandes salivaires. Lors d'un autre repas sanguin, le virus pourra être transmis à un hôte sensible. Une arbovirose peut se rencontrer sous forme endémique (le virus est présent et circule à bas bruit sans manifestation majeure), avec parfois des flambées épidémiques, ou bien émerger dans une région nouvelle par introduction du virus en présence des différents acteurs du cycle de transmission. Le virus, qui infecte le vecteur à vie, peut être retrouvé dans la descendance grâce à la transmission verticale, ce qui explique, dans certaines régions, le maintien du virus sur un mode endémique avec réapparition lors des saisons chaudes et humides.
Les facteurs environnementaux jouent un rôle majeur dans l'apparition d'une arbovirose. Le cycle biologique du vecteur est très dépendant de la température, au même titre que le cycle de multiplication du virus chez ce vecteur. Les zones humides favorisent le développement des populations de vecteurs. Les modifications des aires de répartition de vecteurs compétents favorisent l'émergence de telle ou telle arbovirose. De même, les activités de l'homme modifient l'environnement, créant des situations favorables à l'émergence d'arboviroses. Par contre, les modifications climatiques enregistrées avec une phase d'augmentation des températures atmosphériques ne sont pas un phénomène récent qui, schématiquement, pourrait faciliter la transmission de certains virus via des vecteurs.
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Quatre exemples d'arboviroses La fièvre de la vallée du Rift C'est une maladie rencontrée en Afrique, transmise par un moustique qui touche principalement le bétail mais également l'homme. L'émergence d'épidémies en 1977 en Egypte et en 1987 en Mauritanie sont liées en partie aux changements engendrés par la construction de barrages sur le Nil et le fleuve Sénégal… Des pluies anormales peuvent être aussi à l'origine d'émergence, sans qu'elles soient liées aux changements climatiques. La dengue et la fièvre jaune En Europe, la dengue et la fièvre jaune ont été rencontrées en régions tempérées sous forme épidémique pendant les mois chauds d'été, aux 18°, 19° et début du 20° siècles. Ces maladies ont été éliminées en Europe et en Amérique du Nord, bien que des vecteurs potentiels existent, grâce à une lutte anti-vectorielle ciblée et à une élévation des conditions sanitaires. En zones tropicales, par contre, la dengue, qui touche actuellement plus de 80 millions de personnes par an, est observée de nouveau dans des zones où elle avait disparu, comme en Amérique Centrale ou du Sud, suite à l'interruption des campagnes de lutte anti-vectorielle ciblées sur le vecteur Aedes aegypti. Le virus West Nile Il n'est pas possible de lier les émergences multiples du virus West Nile dans le bassin méditerranéen à des modifications environnementales particulières, comme l'extension de zones humides. Les introductions du virus sont-elles fréquentes et répétées ou bien le virus circule t-il de manière endémique ? L'émergence identifiée en 2000 en Petite Camargue semble liée à une conjonction de facteurs : introduction du virus par un oiseau infectieux (où ? quand ? comment ?), amplification entre moustiques et oiseaux, puis passage entre moustiques et chevaux. La distribution des cas équins en zones semi-humides mais aussi en zones sèches indique une dispersion importante du virus dans la région. |
Jean MOUCHET
Inspecteur général de recherche Institut de recherche pour le développement, IRD, Paris
Biogéographie, Climat, Environnement : Complexité des déterminants du paludisme
J. Mouchet, J. Sircoulon, J. Julvez, S. Manguin, P. Carnevale Institut de Recherche pour le Développement
Le paludisme est une maladie à transmission vectorielle obligatoire. Tous les hommes sont sensibles au plasmodium, les agents pathogènes de cette infection. Une cinquantaine d'espèces d'anophèles sont leurs vecteurs. Chacune de ces espèces a une aire de répartition bien établie depuis au moins quatre millénaires, dans un cadre biogéographique bien défini ; chacune a une capacité vectorielle plus ou moins élevée.
Le réchauffement planétaire pourrait-il modifier cet ordonnancement ? L'augmentation de la température extérieure pourrait augmenter l'aire d'extension des anophèles en altitude et en latitude ; elle pourrait aussi augmenter l'intensité de la transmission. Mais jusqu'à maintenant, on a aucune preuve que ces phénomènes se seraient produits. De toute façon, il n'y a pas de relations linéaires simples entre température et paludisme, étant donné que les multiples autres déterminants modulent la répartition et l'intensité de la maladie. Nous en donnons des exemples dans notre texte.
La pluviométrie régularise la production des gîtes larvaires et la densité des anophèles adultes. Son excès amène les épidémies, son déficit produit une réduction de la maladie (sécheresse du Sahel).
Les modifications de l'environnement : déforestation, mise en cultures des vallées de montagnes, irrigation, urbanisation et développement des transports, changent les paysages et sont, soit favorables, soit défavorables aux anophèles.
La lutte antipaludique de 1950 à 1975 a fait disparaître le paludisme de la moitié de la planète et diminué de 90 % l'incidence de la maladie, sauf en Afrique tropicale qui reste le bastion où sont recensés 90 % des cas actuels. L'abandon de la lutte se traduit par une reconquête des terres impaludées, souvent accompagnée d'épidémies meurtrières.
Prévoir l'avenir c'est être capable de prendre en compte diverses éventualités, à travers une connaissance de l'épidémiologie de terrain, délaissée face à la biologie moléculaire et à la télédétection. Puis promouvoir des mesures de lutte efficaces et pas seulement gloser dans de multiples colloques vides de contenu.
Pascal HENDRIKX
Coordonnateur du Groupe Épidémiologie Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD), Montpellier
Les incidences sur la santé animale : l'exemple de la fièvre catarrhale du mouton.
Pascal Hendrikx, S. De la Rocque, E. Albina
La fièvre catarrhale du mouton est une maladie virale qui affecte cliniquement les ovins avec une incidence économique parfois importante par les pertes de production, les mortalités et les restrictions réglementaires qu'elle entraîne. L'infection est transmise aux ovins, caprins et bovins par un insecte du genre culicoïdes. Le vecteur principal, culicoïdes imicola, est un insecte tropical dont la répartition géographique n'était jusqu'à présent que rarement signalée au Nord du 40ème degré de latitude Nord. Son développement est étroitement dépendant des conditions climatiques.
Connue depuis de nombreuses années dans un grand nombre de pays d'Afrique, d'Amérique, d'Asie et en Australie, la maladie s'est étendue depuis 2 ans à plusieurs pays du bassin méditerranéen et est arrivée pour la première fois en France en octobre 2000.
Le manque d'études préalables sur la répartition du vecteur ne permet pas d'affirmer que cette évolution épidémiologique est à relier à une extension de l'aire d'activité des culicoïdes hématophages mais constitue un avertissement sérieux qui doit conduire à une surveillance active de la dynamique des populations de vecteurs.
Les modèles prédictifs montrent qu'une augmentation de la température impliquerait une progression inévitable de la population de culicoïdes soumettant une plus grande population animale au risque de contamination et de pérennisation de l'infection par le virus de la fièvre catarrhale du mouton. Ce risque doit être évalué à l'aide de modèles dynamiques et il doit être contrôlé de manière continue afin de donner aux autorités compétentes les informations nécessaires pour une prévention efficace et une réaction rapide.
Ces activités de surveillance gagneront à être coordonnées entre les organismes impliqués, afin de constituer un pôle de compétence pour la prédiction, l'alerte et le contrôle des maladies émergentes.