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Climat
: fantasme, rumeurs, réalité ?
Le changement climatique, facteur durable de la pathologie
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Docteur
Anne-Marie MOULIN, médecin,
historienne des sciences, directrice
du Département « Sociétés et Santé » de
l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Paris |
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Résumé
- Les changements climatiques, cycliques ou catastrophiques, ont été,
à toutes les époques historiques, largement incriminés dans le déclenchement
des maladies. Seule la période moderne avait paru s'affranchir de ce déterminisme
climatique. Le débat autour du « Global Warming » et ses conséquences
relance la question de la causalité en pathologie et met en lumière un nouveau
facteur : la responsabilité directe de l'activité humaine dans les
modifications climatiques. Suivant un renversement de la perspective historique,
les affections peuvent désormais être perçues comme des indicateurs sensibles
du changement climatique. |
En
tant que responsable à l'IRD d’un département qui s’intitule « Sociétés
et Santé », deux versants d’une même réalité, je suis particulièrement
intéressée par une pareille journée, et je remercie les organisateurs de m'avoir invitée et
permis d'écouter les derniers outils de la démoustication, l'impact des modélisations,
le vécu des expériences de terrain. Pareille journée vise à s'interroger sur
le « Global Warming » et ses causes et à pondérer les facteurs sociaux et
climatiques impliqués dans le déclenchement ou l’aggravation de telle ou
telle maladie. Je suis intéressée de voir avec tous les intervenants quelle
est la marge de liberté et d’action qui nous reste, à l'intersection du
temps court de la prévision humaine et de la durée planétaire. Mais je pense
que les organisateurs se sont aussi adressés au médecin historien des
sciences, en me demandant de dessiner à grands traits une perspective
historique sur la façon dont l’homme a incriminé le changement climatique
dans la survenue de ses affections. Par rapport à l’exposé de Bernard Picon,
qui m'a précédée, je vais opérer
un retour en arrière, pour revenir ensuite à l'actualité qui nous rassemble.
Le thème des relations entre
changements climatiques et santé est redevenu d'actualité. Il manifeste avec
force l'inquiétude croissante devant le devenir de notre planète,
l'insatisfaction du contrôle de certaines maladies, considéré il n'y a pas si
longtemps avec complaisance comme à portée de la main. Je suis frappée par le
vent de pessimisme. Il contraste avec l’atmosphère de la fin du siècle
dernier, je veux dire le XIXème siècle, qui était au contraire à
l’optimisme. A cette époque, on venait de découvrir les microbes, on ne
disposait encore au laboratoire que d'un très petit nombre de bactéries et de
parasites dont on commençait seulement à soupçonner l'infinie variété, pour
ne pas parler des virus encore inconnus. Mais on espérait bien étiqueter
rapidement la plupart des grandes pathologies, attribuées à un germe en bonne
et due forme. Et bien, on n'hésitait pas à célébrer déjà l’éradication
des maladies infectieuses : le terme d'éradication était employé. Il y avait
même des journalistes, toujours en avance sur l’actualité, pour dire que les
médecins, en l’an 2000, seraient au chômage. (Nous
sommes au moins rassurés sur ce plan !). Et cet optimisme était partagé par
Louis Pasteur, le grand Pasteur en personne, qui a parlé lui aussi d’éradication
dans ses dernières oeuvres, avant sa mort en 1894. Certes, il avait aussi prophétisé
l'arrivée de maladies nouvelles, de pestilences inconnues contre lesquelles il
espérait bien que la science saurait se mobiliser et il encourageait par avance
la recherche et la production de vaccins. Mais enfin, il avait lâché le terme
d’éradication, bien malvenu pourtant, comme on le sait aujourd'hui, à propos
de la peste et de la rage qui sont des zooanthroponoses.
Cette
perception de la maîtrise potentielle de l'environnement était en contraste
avec une longue tradition d'inquiétude à l'égard des changements climatiques.
Au cours du Moyen-Age, la santé collective était perçue comme inféodée aux
conditions climatiques dont dépendaient en premier lieu les subsistances : les
bonnes récoltes étaient la première condition de vie des communautés, et les
gelées précoces ou les pluies torrentielles perturbant le commerce de grains
affamaient les villes autant que les campagnes. Cause directe de malnutrition,
les orages ou les inondations, les perturbations climatiques étaient aussi un
signe mortifère parce qu'elles manifestent la colère divine. Si elles
apparaissaient hors de portée autrement qu'à travers des moyens propitiatoires
(votations, pèlerinages), elles fournissaient des signes d'alarme prémonitoires
des grandes pestes. D'où le soin mis par les chroniqueurs à répertorier les
changements météorologiques dans de courtes notations (J. Le Goff, 1999), fort
utiles pour les historiens (J-N Biraben, 1982).
Comment
a-t-on pu en venir à oublier le climat et à faire la part si belle à
l'initiative humaine sous les auspices de la science, de l'hygiène et du soin ?
L'explication est peut-être dans la distance qui s'est établie progressivement
entre l'homme et la nature. Les modifications climatiques accablent moins
directement l'homme (R. Delort, 1982), surtout le citadin, protégé des
froidures et des canicules dans des demeures pourvues de portes et de fenêtres,
se déplaçant dans des véhicules isolés, disposant à volonté d'eau potable.
La climatisation l'a amené à oublier le climat, ou plutôt à se contenter
d'un microclimat fait à sa mesure pour son confort, et à oublier le cosmos.
Le
réveil a été rude. La tendance est au désenchantement et à l'inquiétude et
à la réflexion sur l'urgence d'un « contrat naturel » (M. Serres, 1990).
Aujourd'hui, après la déception éprouvée consécutivement à l'abandon du
programme d'éradication de l'OMS (le bilan de l'an 2000 est maigre et ne
comporte ni la malaria ni la tuberculose), prenant conscience des profondes
modifications anthropiques subies par la nature et de leur retentissement sur le
climat, nous appréhendons à nouveau des facteurs qui influencent directement
notre pathologie, et nous tendons à les désigner comme des responsables
potentiels, à court et long termes, de l’aggravation de nos maux.
Cette
constatation accablée de l'impact des modifications climatiques sur la santé,
ce sens soudain de notre impuissance cachent parfois un refus, celui de voir
comment les activités humaines peuvent être directement impliquées dans
l’aggravation de la situation. En fait, le renouveau d’intérêt porté aux
facteurs climatiques ne manifeste pas tant un décrochage dans la compréhension
des causes de maladie que l'espoir de trouver rapidement des corrélations
fonctionnelles, pratiques, entre tel phénomène climatique et telle pathologie,
qui pourraient servir de base à une action préventive et à une politique sur
santé et environnement (D. Bley, 2001). Autrement dit, on presse aujourd’hui
les climatologues de fournir des éléments permettant de prédire avec précision
le nombre et la gravité d'épidémies reconnues comme particulièrement liées
à des variables climatiques. Le modèle est évidemment le paludisme, lié au
rythme et à l'abondance des pluies, mais on pourrait parler de la dengue, de la
méningite, de la filariose, de l’onchocercose et de beaucoup d’autres
affections. Autant de maladies qui, par leur déferlement imprévu, font
chavirer des systèmes de santé publique, dans des pays aux ressources limitées
et inégalement déployées.
Le
climat est défini avant tout, au cours du temps, par deux éléments principaux
: la température et les précipitations. Son histoire, au moins pour les deux
derniers millénaires, a été marquée par d'importantes fluctuations, comme le
Petit Age Glaciaire, au XVIIème siècle, et le réchauffement auquel nous
assistons, entamé au moins depuis 1850 et manifesté par une certaine fonte des
glaciers, bien décrite par André Le Roy-Ladurie dans son célèbre ouvrage «
L’histoire du climat depuis l’an mil » (Le Roy-Ladurie E., 1967).
Au
cours de l'histoire, des changements climatiques, comme on le verra, ont souvent
été incriminés dans la responsabilité des maladies. Mais pour apprécier
aujourd'hui leur amplitude, nous disposons maintenant de nouveaux indicateurs
(Y. Tourre, 1999). Ce sont les indices de végétation reposant sur
l’absorption des radiations par le couvert végétal, les courbes fournissant
les températures superficielles des mers, l’analyse des images obtenues par
satellite (télédétection), comparées avec le repérage des cas de maladies
au sol, et les systèmes de présentation de données que l'on regroupe sous le
nom de systèmes d'information géographiques (SIG). Mais l'établissement de
ces dernières comparaisons pose de redoutables problèmes d’échelle. Il ne
s’agit pas encore de mettre en rapport telle conjoncture météorologique avec
telle pathologie, mais plutôt de se familiariser avec une dynamique et de
gagner ainsi de précieux mois qui devraient permettre de déployer à temps un
dispositif de prévention, de diagnostic et de traitement.
Aborder
la pathologie par l'étude des corrélations géo-climatiques, c’est un angle
d’attaque fascinant, parce qu'il associe le prestige de la haute technologie
avec des possibilités accrues d’intervention au niveau des organisations
suprarégionales et internationales. Au fond, quoi de plus « naturel » que la
mobilisation internationale à propos de phénomènes qui, mieux que la
globalisation économique, aux effets ambigus et inquiétants, démontrent notre
solidarité nécessaire, du fait de notre position d'occupants d’une même
Terre ?
Ce
que nous appelons aujourd'hui « climat » n'a cessé d'inspirer, mais de
diverses manières, les hommes dans leurs efforts pour comprendre la pathogénie.
Rappelons, par exemple, la tradition hippocratique.
Pour
la tradition des « Epidémiques » (Hippocrate, 2000), qui a informé la théorie
médicale occidentale et arabo-persane pendant deux millénaires, le climat joue
un rôle déterminant dans la « pathocénose ». L’insularité de la Grèce a
favorisé la prise en compte par les médecins des observations météorologiques.
Au sein d'une population de marins cabotant en Méditerranée, les variantes
locales du climat ont pu attirer l'attention sur l'originalité des contextes épidémiques.
C’est
d'abord la succession des quatre saisons qui a paru le facteur dominant, à
Hippocrate et ses disciples, sur le cours des maladies. Le corps est en effet,
pour eux, constitué de quatre humeurs : les deux biles, noire et jaune, le
flegme et le sang. Ces humeurs sont en équilibre, à la fois qualitatif et
quantitatif, dans le corps, même si l'une d'entre elles, le sang, est la plus
noble, et une autre, la bile noire, se situe à l'opposé, proche du
pathologique : c'est elle (melas cholé, bile noire) qui a inspiré le vocable
de mélancolie, terme très fort désignant la folie dépressive. Les humeurs
s’opposent entre elles, exactement comme les qualités fondamentales à l’œuvre
dans la nature : sécheresse et humidité, froid et chaleur. Chaque saison se
distingue par un alliage original de deux de ces qualités. Il s’agit de
tendances relatives et non de caractéristiques absolues, qui se déploient
diversement d'une année à l'autre. Chaque saison n'en déroule pas moins un
cortège pathologique bien connu du médecin : l’hiver a ses affections
froides, ses rhumatismes, l’été a ses fièvres subites et ses diarrhées, et
surtout l’automne a ses fièvres putrides. « Tout l'hiver est rentré dans
mon être », dira Baudelaire.
L’alimentation
méditerranéenne suit, elle aussi, cette périodicité essentielle : huile, blé
mondé, oignon en sont les composantes essentielles. Le régime, élément
fondamental de la prescription médicale, doit tenir compte de la disponibilité
des fruits et des légumes, mais il s'efforce aussi de contrebalancer les effets
pathogènes de la constellation climatique : il doit être échauffant en hiver,
réfrigérant en été.
La
thèse ancienne de l'historien William Jones (W. Jones, 1909) a désigné l'époque
de la Grèce antique comme celle du grand essor du paludisme (MD. Grmek, 1983),
en contraste avec des périodes plus reculées : le néolithique n’aurait pas
connu le paludisme. Son contemporain, le géographe américain Ellsworth Huntington,
a invoqué des variations climatiques de grande amplitude (E. Huntington, 1910).
La thèse est aujourd'hui controversée, mais elle illustre bien le rapport
entre les modifications (hypothétiques) du climat et l'installation ou la réinstallation
d’un cycle épidémique. Les hypothèses climatiques, toujours disponibles,
sont aussi susceptibles d'être révisées et modernisées au fur et à mesure
de l'évolution des moyens d'analyse (A-M. Moulin, 1994).
Le
raisonnement qui attribue la pathologie aux fluctuations du climat est véritablement
à la base de la démarche hippocratique des Epidémiques (ta épidémika), ce
dernier terme désignant l'ensemble des maladies que l'on peut observer en un
temps donné, dans un endroit donné, et qui se reproduisent à intervalles réguliers,
liées étroitement aux changements saisonniers et aux variations climatiques
annuelles. Ainsi dans le texte décrivant, comme le dit Grmek, « un rude hiver
en Thrace » (MD. Grmek) :
«
Des toux commencèrent vers le solstice d'hiver, quinze ou vingt jours après
les changements fréquents du vent du midi, du vent du nord et de vent
neigeux... Avant l'équinoxe, la plupart eurent une récidive... Ces maladies
persistèrent pendant l'été, ainsi que beaucoup d'autres qui firent irruption.
D'abord pendant la sécheresse, régnèrent des ophtalmies douloureuses... »
(Epidémiques VI 7-1, traduction
Littré)
Une
chose reste quasi certaine : la présence du paludisme dans les textes de la
collection hippocratique. Le Traité Des airs, des eaux et des lieux mentionne
explicitement le lien entre eaux stagnantes et mauvaise santé de la population,
son aspect chétif et malingre et son teint jaune. Le débat sur le lien entre
le déclin de la cité athénienne, à la fin du siècle de Périclès, et le
paludisme rappelle d'ailleurs le débat de l’œuf et de la poule. Est-ce le réchauffement
du climat - Jones en parlait déjà - qui a entraîné une augmentation du
paludisme ou est-ce la décadence de la cité grecque qui a entraîné, avec
l’abandon des cultures, l’extension des marais et la multiplication des
moustiques qui ont aggravé un paludisme invétéré en Grèce jusqu'à la
guerre d'Orient, en 1914 ?
L'intérêt
pour le climat convenait particulièrement bien à une médecine nomade qui
devait aborder la pathologie, en quelque sorte, de l'extérieur. Chaque fois que
le médecin grec se déplaçait d'une île à l'autre ou à travers les pays, il
pouvait compter sur des éléments d'orientation : la direction des vents
dominants, la pluviosité, l'ensoleillement, la répartition des cours d'eau,
pour prédire l'épidémiologie locale avant de recevoir sa pratique pour la
première fois.
J'évoque
ce nomadisme antique parce que, en dépit de tous les règlements nationaux qui
visent à faire de la médecine un métier respectable, enracinée en un lieu
unique sous la surveillance des concitoyens, la profession est redevenue quelque
peu nomade : la médecine internationale est à l'ordre du jour, un mouvement
cosmique entraîne les experts à se déplacer d’un continent à l’autre.
Monsieur Mouchet en sait quelque chose… Les médecins revendiquent
l'universalisme d'une profession par définition « humanitaire » (Médecins
sans frontières au sens large). La spécialité de la médecine des voyages,
lointain surgeon de la médecine tropicale, fait des débuts timides. Bref, un
retour relatif du nomadisme médical renforce l'intérêt nouveau pour la
climatologie médicale (J-P Besancenot, 2000).
Au
XVIIIème siècle, les observations climatiques furent privilégiées par une
société savante qui, pour être éphémère, n'en fut pas moins une réalisation
importante de la fin de l’Ancien Régime. La Société de correspondance
royale de médecine est une commission de huit membres, fondée en 1776 par
Louis XVI sur l'avis de son ministre Turgot et animée par l'anatomiste Vicq
d'Azyr. Elle a été motivée par des épidémies qui ont désolé le royaume.
La commission est habilitée à envoyer un peu partout dans le Royaume,
particulièrement dans les endroits éprouvés par les épidémies, des enquêteurs
chargés de collecter simultanément les observations météorologiques locales
et les cas pathologiques. Le but est de créer un lien entre les praticiens isolés
des campagnes et les pouvoirs publics, et de faire parvenir à l’Intendant du
Roi des rapports détaillés.
La
faculté de Médecine de Paris (celle de Montpellier s'est montrée plus éclairée
!) estime qu'il y a là empiètement sur ses prérogatives, mais elle ne
parvient pas à empêcher la transformation de la commission, en 1778, en une
puissante Société royale de médecine, installée au Louvre, sous l'égide du
Roi et de son médecin particulier Lassone, qui accumule un véritable trésor
d’informations météorologiques et épidémiques sur les grêles et les sécheresses,
sur les pestilences et sur les périodes de disette… Chaque médecin impliqué
s'investit dans une sorte de veille épidémiologique. Les observateurs mettent
en relation les vicissitudes du temps qu'il fait, les cycles de mévente, la
sous-alimentation et la misère. Le but de la Société n'est pas seulement spéculatif
; une de ses finalités est, outre une meilleure compréhension des épidémies,
de composer et de distribuer une trousse de remèdes adéquats. Les épisodes de
dysenterie sont l'occasion, pour les observateurs, de souligner l'efficacité de
l'ipécacuanha sur les diarrhées, mais aussi l'opportunité des allègements
d'impôts et distributions de viandes. Autrement dit, la Société royale de médecine
a élaboré un véritable brouillon de l’Etat-Providence, où la climatologie
est devenue un élément parmi d’autres pour guider une politique de santé
publique.
Au
XIXème siècle, l’importance médicale de la climatologie perdure, mais dans
un autre contexte intellectuel. Les médecins rédigent des « topographies médicales
», ville par ville, abondant en notations précises sur l'orientation des
vents, l'abondance des précipitations, les fluctuations thermiques, mises en
relation avec les principales pathologies (M-F. Roport, 1991). Cette orientation
climatologique de la médecine joue un rôle dans la vogue du thermalisme,
attestée par les nombreuses sessions que lui consacre tout au long du siècle
l'Académie de médecine (à ne pas confondre avec la Société du même nom,
disparue en 1790), fondée à la Restauration. Le particularisme des eaux
thermales, leur contenu en éléments minéraux, en relation avec la nature du
sol et ses transformations physiques, reflètent le lien des sources et de l'eau
du ciel. Elles comptent parmi les moyens mis à la disposition des hommes pour
guérir ou même prévenir les affections locales dues aux miasmes.
Au
moment de l'expansion coloniale, la climatologie joue un rôle décisif dans la
compréhension des maladies. La géographie médicale (terme dû à Boudin) réinterprète
le rôle considérable du climat de façon moralisante, par ses répercussions
sur la physiologie et le comportement humain. Antoine Bordier oppose les
maladies des pays froids : scorbut, érysipèle, et celles des pays chauds : fièvres
et dysenteries, avec un net déséquilibre au détriment de ces derniers. La
chaleur qui active les fermentations attiserait aussi les passions humaines et
le fanatisme. La raison serait froide par nature ! Ecrivant en 1817, le
naturaliste Jean-Jacques Virey est catégorique :
«
Tous les états du genre humain sur terre... la plupart de ses maladies, soit
endémiques, soit sporadiques, remontent toujours plus ou moins aux effets des
climats et des localités qu'il habite » (J-J. Virey, 1817)
Cette analyse physiologique
et moralisante n’exclut pas les considérations sur les variations du milieu
physico-chimique. Le naturaliste Antoine Bordier, par exemple, attribue la
grippe à des variations de la couche d’ozone (A. Bordier, 1860). Il traite
longuement du rôle des poussières atmosphériques, dont le rôle est reconnu
sur le trachome, l’ophtalmie de la région sud saharienne (bien qu'aujourd'hui
encore on ne sache pas pourquoi, si le gradient des cas de trachome suit celui
de la sécheresse, la corrélation s'inverse pour le pourcentage des cécités).
Au passage, Bordier souligne d'ailleurs que ces mêmes vents qui aggravent
l’ophtalmie peuvent aussi clarifier l’atmosphère et dégager les miasmes
qui causent des fièvres intermittentes. : les marais sont pernicieux parce que
le vent ne pourrait y exercer son action bienfaisante. Toujours l'ambiguité des
phénomènes naturels, impossibles à qualifier hors contexte !
La
deuxième moitié du XIXème siècle est marquée par la constitution de la théorie
infectieuse des maladies qui donne à des éléments microscopiques le statut
d'agents pathogènes. Ce changement d'échelle se produit au moment où les bêtes
sauvages disparaissent de l'environnement. En Europe, le loup et l'ours sont en
passe de devenir des bêtes mythiques. Le lion s'éloigne de l'Afrique du nord
à la même époque. Le développement des études microscopiques met en valeur
une autre catégorie d'agents pathogènes : les insectes, en liaison étroite
avec les configurations climatiques qui les favorisent.
Les
insectes, à en juger par les récits de l'entomologiste Fabre, étaient
jusqu'alors loin de susciter une répulsion sans mélange. L’abeille était le
prototype de l’insecte laborieux et utile, les termites celui de l'insecte
social. Même la mouche, de son gentil bourdonnement, distrayait la ménagère
confinée à la maison. Voici qu’avec la découverte du rôle des vecteurs
dans les maladies, l’insecte est diabolisé. L'opinion publique bascule à
l’égard de créatures désormais dénoncées comme malfaisantes. L'intolérance
croissante des populations à l'égard des insectes, nuisants ou vecteurs, n'est
d'ailleurs pas sans inconvénients. Les écologistes craignent aujourd'hui
qu'elle ne conduise à adopter des attitudes trop radicales dans la démoustication
et à préférer des insecticides plus puissants mais agressifs.
Le
médecin anglais Patrick Manson, un des fondateurs de la médecine tropicale, a joué un
rôle considérable dans ce changement d'attitude. Il étudiait l'origine des
filarioses lymphatiques en Chine vers 1880. Il a bâti toute sa recherche sur le
vecteur de la filaire à partir de considérations sur l'histoire naturelle et
l'adaptation providentielle des éléments du milieu entre eux. Pour incriminer
les Aedes dans la transmission des filarioses lymphatiques, il a raisonné de la
façon suivante. Etant donné le grand nombre d'embryons de filaire chez
l'homme, si tous atteignaient l'âge adulte, ils ne trouveraient plus de place
dans l'organisme de l'hôte. Il faut donc supposer que le développement des
embryons se poursuit en dehors du corps humain, et pourquoi pas chez un insecte
qui assure leur développement. Après quoi l'insecte libérerait les formes
infestantes dans l'eau de boisson.
Pour
repérer l'insecte coupable, Manson a opéré une recherche ciblée très différente des
anciens auteurs de topographies médicales, qui s'intéressaient à une foule de
détails sur l'environnement de leurs localités. Il a passé méthodiquement en
revue les familles et espèces d'insectes susceptibles de transmettre les
filaires lymphatiques. En s'aidant des courbes géothermiques de Humboldt pour
localiser la zone probable d'interaction entre le parasite et son vecteur, il a
recherché une coïncidence entre une aire géographique et le lieu de la
maladie. Au vu de la répartition des insectes connus sur la carte, seuls les
moustiques (et non les mouches ou les cafards !) avaient les caractéristiques
recherchées. Avec la découverte de la périodicité des filaires au cours du
nycthémère, l'horaire de la piqûre a été aussi déterminant pour repérer
le moment de la transmission. Manson
a postulé une synchronisation entre le repas du moustique et la présence de
microfilaires dans le sang humain.
Manson
mit aussi son élève Ronald Ross sur la voie du moustique comme vecteur de la
malaria. A partir de là, le rôle des modifications climatiques s'interprète désormais
en termes de facteurs favorisant la pullulation des moustiques et le cycle des
Plasmodium : température et humidité nécessaires pour la sporogonie et la
formation de gamétocytes... Avec la prise de conscience de la responsabilité
humaine dans les phénomènes de réchauffement planétaire, par un renversement
d'une perspective millénaire, les maladies à vecteurs, devenues « un des
indicateurs les plus sensibles du changement climatique » (F. Pearce, 1999)
sont également devenues un indicateur des activités humaines et un test de la
folie et de la sagesse dans le choix de ces activités. (P.
King-snorth, 2000)
Nous
en arrivons ainsi à la période actuelle et aux considérations sur le «
Global Warming ». L’effet de serre a été proposé pour rendre compte de la
recrudescence des épidémies de paludisme (J. Mouchet, 1993), en Afrique, où
l’éradication n’a jamais été obtenue, et aussi de dengues et de l'émergence
de nouvelles maladies virales. La dénonciation de l'incidence des fluctuations
climatiques sur les maladies de l’avenir revêt des accents apocalyptiques.
L’implication du climat dans de telles épidémies est l'occasion de démêler
l'écheveau des facteurs sociaux, politiques, culturels et culturaux, ainsi que
des modifications de l’immunité relative des populations.
La
place de l'activité humaine dans les changements climatiques est longtemps
apparue faible au cours de l'histoire. L'homme était réduit au rôle, fort
honorable au demeurant, de devin. Mais il a pris conscience aujourd'hui des
liens entre ses agissements, qu'il s'agisse de déforestation, de techniques
d'irrigation et de rotation des cultures, d'urbanisation, et les paysages dits
naturels (B. Picon, 1988) et le « ciel » au-dessus de sa tête. C'est là un
changement cognitif, souligné par Bernard Picon avant moi.
Mais
l'homme n'est pas livré sans défense aux aléas climatiques. La façon même
dont il enregistre les variables météorologiques et ordonne ses activités en
conséquence démontre une marge de manœuvre. Lorsque Le Roy-Ladurie s'est fondé
sur les observations des vendanges afin de déterminer l'histoire du climat et
les cycles des températures, il avait déjà constaté que les vignerons
pouvaient retarder la vendange non pas en fonction directe des températures
ambiantes mais lorsqu'ils désiraient obtenir, par exemple, un vin de qualité
meilleure au prix d'une moins grande quantité (vendanges tardives). L’action
des hommes reste décisive. Pour le meilleur et pour le pire.
Quelles
que soient les incertitudes scientifiques qui demeurent sur la réalité et les
conséquences du réchauffement, les maladies à vecteurs et en particulier le
paludisme sont désormais au premier plan de nos préoccupations. Dans cette
conjoncture inquiétante, l’EID Méditerranée puise un sens renforcé de
l'importance de sa vigilance et de ses responsabilités.
|
Bibliographie J
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Picon, L'espace et le temps en Camargue, 1988. |
Je
remercie mes collègues Jacques Merle (IRD), Yves Tourre
(IRI, New York), Jean Mouchet
(IRD), Jeanne-Marie Amat-Roze
(Paris 1) pour m'avoir fait bénéficier de leurs précieuses informations.
Le
professeur J.A Rioux remercie
Madame MOULIN pour son brillant exposé. Il a été question de multifactorialité,
notion dont on reparlera, tant il est vrai que les changements climatiques ne
sont pas les seuls déterminants écologiques en cause dans les maladies à
transmission vectorielle.
Intervention
de M. Jean Mouchet. Dans les
maladies à vecteurs, le réchauffement ne peut être dissocié des facteurs
anthropiques directement liés aux activités humaines. Ces facteurs, analysés
séparément au plan technique, doivent être intégrés et hiérarchisés
lorsqu’il s’agit de définir le risque environnemental. Au Rwanda, un
chercheur avait corrélé l’augmentation du nombre de cas de paludisme avec la
remontée des températures. Or, la plupart des cas détectés n’étaient pas
autochtones, mais provenaient de l’immigration. Par la suite, l’extension
des cultures irriguées a joué un
rôle important dans l’augmentation du nombre de cas.
Mme
Anne-Marie Moulin est d’accord.
Elle rappelle les difficultés à expliquer non pas seulement la recrudescence
des épidémies de paludisme mais aussi leur disparition. Elle cite l'exemple de
la disparition du paludisme en Sologne, à la fin du XIXème siècle, et celui
de l’Espagne, où le paludisme a disparu après la deuxième Guerre mondiale.
Elle confirme que l’explication d’un phénomène épidémiologique complexe
ne peut résulter que de la prise en compte et de la combinaison du plus grand
nombre de facteurs (économique, démographique, politique, climatologique).
Intervention de M.
Jean-Antoine RIOUX. Il faut aller plus loin dans l’analyse des facteurs évoqués.
Les équipes d’épidémiologistes, dûment structurées en formations
pluridisciplinaires, doivent se rendre sur le terrain non pour jeter le regard
circulaire du seul « paysagiste intuitif », mais pour y stationner jusqu’à
l’appréhension correcte des facteurs. Au départ, les hypothèses et les méthodes
paraissent bien adaptées aux objectifs visés. A l’arrivée, dans les «
foyers d‘infection », l’euphorie retombe devant la variabilité des déterminants
et la complexité des systèmes en cause. Les questions qui se posent sont alors
: quelles qualités de personnes sur le terrain, et avec quel outils ? Quelles
données récolter et comment les gérer ? Jusqu’où aller dans l’expérimentation
in natura ? Quelle stratégie mettre en œuvre et comment l’éprouver ?
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