Changement climatique

fantasme ou réalité

 

 

Climat : fantasme, rumeurs, réalité ?

Le changement climatique, facteur durable de la pathologie

 

Docteur Anne-Marie MOULIN,

médecin, historienne des sciences,

directrice du Département « Sociétés et Santé »

de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Paris

 

 

Résumé - Les changements climatiques, cycliques ou catastrophiques, ont été, à toutes les époques historiques, largement incriminés dans le déclenchement des maladies. Seule la période moderne avait paru s'affranchir de ce déterminisme climatique. Le débat autour du « Global Warming » et ses conséquences relance la question de la causalité en pathologie et met en lumière un nouveau facteur : la responsabilité directe de l'activité humaine dans les modifications climatiques. Suivant un renversement de la perspective historique, les affections peuvent désormais être perçues comme des indicateurs sensibles du changement climatique.

En tant que responsable à l'IRD d’un département qui s’intitule « Sociétés et Santé », deux versants d’une même réalité, je suis particulièrement intéressée par une pareille journée,  et je remercie les organisateurs de m'avoir invitée et permis d'écouter les derniers outils de la démoustication, l'impact des modélisations, le vécu des expériences de terrain. Pareille journée vise à s'interroger sur le « Global Warming » et ses causes et à pondérer les facteurs sociaux et climatiques impliqués dans le déclenchement ou l’aggravation de telle ou telle maladie. Je suis intéressée de voir avec tous les intervenants quelle est la marge de liberté et d’action qui nous reste, à l'intersection du temps court de la prévision humaine et de la durée planétaire. Mais je pense que les organisateurs se sont aussi adressés au médecin historien des sciences, en me demandant de dessiner à grands traits une perspective historique sur la façon dont l’homme a incriminé le changement climatique dans la survenue de ses affections. Par rapport à l’exposé de Bernard Picon, qui m'a précédée, je vais  opérer un retour en arrière, pour revenir ensuite à l'actualité qui nous rassemble.

Le thème des relations entre changements climatiques et santé est redevenu d'actualité. Il manifeste avec force l'inquiétude croissante devant le devenir de notre planète, l'insatisfaction du contrôle de certaines maladies, considéré il n'y a pas si longtemps avec complaisance comme à portée de la main. Je suis frappée par le vent de pessimisme. Il contraste avec l’atmosphère de la fin du siècle dernier, je veux dire le XIXème siècle, qui était au contraire à l’optimisme. A cette époque, on venait de découvrir les microbes, on ne disposait encore au laboratoire que d'un très petit nombre de bactéries et de parasites dont on commençait seulement à soupçonner l'infinie variété, pour ne pas parler des virus encore inconnus. Mais on espérait bien étiqueter rapidement la plupart des grandes pathologies, attribuées à un germe en bonne et due forme. Et bien, on n'hésitait pas à célébrer déjà l’éradication des maladies infectieuses : le terme d'éradication était employé. Il y avait même des journalistes, toujours en avance sur l’actualité, pour dire que les médecins, en l’an 2000, seraient au chômage. (Nous sommes au moins rassurés sur ce plan !). Et cet optimisme était partagé par Louis Pasteur, le grand Pasteur en personne, qui a parlé lui aussi d’éradication dans ses dernières oeuvres, avant sa mort en 1894. Certes, il avait aussi prophétisé l'arrivée de maladies nouvelles, de pestilences inconnues contre lesquelles il espérait bien que la science saurait se mobiliser et il encourageait par avance la recherche et la production de vaccins. Mais enfin, il avait lâché le terme d’éradication, bien malvenu pourtant, comme on le sait aujourd'hui, à propos de la peste et de la rage qui sont des zooanthroponoses.

Cette perception de la maîtrise potentielle de l'environnement était en contraste avec une longue tradition d'inquiétude à l'égard des changements climatiques. Au cours du Moyen-Age, la santé collective était perçue comme inféodée aux conditions climatiques dont dépendaient en premier lieu les subsistances : les bonnes récoltes étaient la première condition de vie des communautés, et les gelées précoces ou les pluies torrentielles perturbant le commerce de grains affamaient les villes autant que les campagnes. Cause directe de malnutrition, les orages ou les inondations, les perturbations climatiques étaient aussi un signe mortifère parce qu'elles manifestent la colère divine. Si elles apparaissaient hors de portée autrement qu'à travers des moyens propitiatoires (votations, pèlerinages), elles fournissaient des signes d'alarme prémonitoires des grandes pestes. D'où le soin mis par les chroniqueurs à répertorier les changements météorologiques dans de courtes notations (J. Le Goff, 1999), fort utiles pour les historiens (J-N Biraben, 1982).

Comment a-t-on pu en venir à oublier le climat et à faire la part si belle à l'initiative humaine sous les auspices de la science, de l'hygiène et du soin ? L'explication est peut-être dans la distance qui s'est établie progressivement entre l'homme et la nature. Les modifications climatiques accablent moins directement l'homme (R. Delort, 1982), surtout le citadin, protégé des froidures et des canicules dans des demeures pourvues de portes et de fenêtres, se déplaçant dans des véhicules isolés, disposant à volonté d'eau potable. La climatisation l'a amené à oublier le climat, ou plutôt à se contenter d'un microclimat fait à sa mesure pour son confort, et à oublier le cosmos.

Le réveil a été rude. La tendance est au désenchantement et à l'inquiétude et à la réflexion sur l'urgence d'un « contrat naturel » (M. Serres, 1990). Aujourd'hui, après la déception éprouvée consécutivement à l'abandon du programme d'éradication de l'OMS (le bilan de l'an 2000 est maigre et ne comporte ni la malaria ni la tuberculose), prenant conscience des profondes modifications anthropiques subies par la nature et de leur retentissement sur le climat, nous appréhendons à nouveau des facteurs qui influencent directement notre pathologie, et nous tendons à les désigner comme des responsables potentiels, à court et long termes, de l’aggravation de nos maux.

Cette constatation accablée de l'impact des modifications climatiques sur la santé, ce sens soudain de notre impuissance cachent parfois un refus, celui de voir comment les activités humaines peuvent être directement impliquées dans l’aggravation de la situation. En fait, le renouveau d’intérêt porté aux facteurs climatiques ne manifeste pas tant un décrochage dans la compréhension des causes de maladie que l'espoir de trouver rapidement des corrélations fonctionnelles, pratiques, entre tel phénomène climatique et telle pathologie, qui pourraient servir de base à une action préventive et à une politique sur santé et environnement (D. Bley, 2001). Autrement dit, on presse aujourd’hui les climatologues de fournir des éléments permettant de prédire avec précision le nombre et la gravité d'épidémies reconnues comme particulièrement liées à des variables climatiques. Le modèle est évidemment le paludisme, lié au rythme et à l'abondance des pluies, mais on pourrait parler de la dengue, de la méningite, de la filariose, de l’onchocercose et de beaucoup d’autres affections. Autant de maladies qui, par leur déferlement imprévu, font chavirer des systèmes de santé publique, dans des pays aux ressources limitées et inégalement déployées.

Le climat est défini avant tout, au cours du temps, par deux éléments principaux : la température et les précipitations. Son histoire, au moins pour les deux derniers millénaires, a été marquée par d'importantes fluctuations, comme le Petit Age Glaciaire, au XVIIème siècle, et le réchauffement auquel nous assistons, entamé au moins depuis 1850 et manifesté par une certaine fonte des glaciers, bien décrite par André Le Roy-Ladurie dans son célèbre ouvrage « L’histoire du climat depuis l’an mil » (Le Roy-Ladurie E., 1967).

Au cours de l'histoire, des changements climatiques, comme on le verra, ont souvent été incriminés dans la responsabilité des maladies. Mais pour apprécier aujourd'hui leur amplitude, nous disposons maintenant de nouveaux indicateurs (Y. Tourre, 1999). Ce sont les indices de végétation reposant sur l’absorption des radiations par le couvert végétal, les courbes fournissant les températures superficielles des mers, l’analyse des images obtenues par satellite (télédétection), comparées avec le repérage des cas de maladies au sol, et les systèmes de présentation de données que l'on regroupe sous le nom de systèmes d'information géographiques (SIG). Mais l'établissement de ces dernières comparaisons pose de redoutables problèmes d’échelle. Il ne s’agit pas encore de mettre en rapport telle conjoncture météorologique avec telle pathologie, mais plutôt de se familiariser avec une dynamique et de gagner ainsi de précieux mois qui devraient permettre de déployer à temps un dispositif de prévention, de diagnostic et de traitement.

Aborder la pathologie par l'étude des corrélations géo-climatiques, c’est un angle d’attaque fascinant, parce qu'il associe le prestige de la haute technologie avec des possibilités accrues d’intervention au niveau des organisations suprarégionales et internationales. Au fond, quoi de plus « naturel » que la mobilisation internationale à propos de phénomènes qui, mieux que la globalisation économique, aux effets ambigus et inquiétants, démontrent notre solidarité nécessaire, du fait de notre position d'occupants d’une même Terre ?

Ce que nous appelons aujourd'hui « climat » n'a cessé d'inspirer, mais de diverses manières, les hommes dans leurs efforts pour comprendre la pathogénie. Rappelons, par exemple, la tradition hippocratique.

Pour la tradition des « Epidémiques » (Hippocrate, 2000), qui a informé la théorie médicale occidentale et arabo-persane pendant deux millénaires, le climat joue un rôle déterminant dans la « pathocénose ». L’insularité de la Grèce a favorisé la prise en compte par les médecins des observations météorologiques. Au sein d'une population de marins cabotant en Méditerranée, les variantes locales du climat ont pu attirer l'attention sur l'originalité des contextes épidémiques.

C’est d'abord la succession des quatre saisons qui a paru le facteur dominant, à Hippocrate et ses disciples, sur le cours des maladies. Le corps est en effet, pour eux, constitué de quatre humeurs : les deux biles, noire et jaune, le flegme et le sang. Ces humeurs sont en équilibre, à la fois qualitatif et quantitatif, dans le corps, même si l'une d'entre elles, le sang, est la plus noble, et une autre, la bile noire, se situe à l'opposé, proche du pathologique : c'est elle (melas cholé, bile noire) qui a inspiré le vocable de mélancolie, terme très fort désignant la folie dépressive. Les humeurs s’opposent entre elles, exactement comme les qualités fondamentales à l’œuvre dans la nature : sécheresse et humidité, froid et chaleur. Chaque saison se distingue par un alliage original de deux de ces qualités. Il s’agit de tendances relatives et non de caractéristiques absolues, qui se déploient diversement d'une année à l'autre. Chaque saison n'en déroule pas moins un cortège pathologique bien connu du médecin : l’hiver a ses affections froides, ses rhumatismes, l’été a ses fièvres subites et ses diarrhées, et surtout l’automne a ses fièvres putrides. « Tout l'hiver est rentré dans mon être », dira Baudelaire.

L’alimentation méditerranéenne suit, elle aussi, cette périodicité essentielle : huile, blé mondé, oignon en sont les composantes essentielles. Le régime, élément fondamental de la prescription médicale, doit tenir compte de la disponibilité des fruits et des légumes, mais il s'efforce aussi de contrebalancer les effets pathogènes de la constellation climatique : il doit être échauffant en hiver, réfrigérant en été.

La thèse ancienne de l'historien William Jones (W. Jones, 1909) a désigné l'époque de la Grèce antique comme celle du grand essor du paludisme (MD. Grmek, 1983), en contraste avec des périodes plus reculées : le néolithique n’aurait pas connu le paludisme. Son contemporain, le géographe américain Ellsworth Huntington, a invoqué des variations climatiques de grande amplitude (E. Huntington, 1910). La thèse est aujourd'hui controversée, mais elle illustre bien le rapport entre les modifications (hypothétiques) du climat et l'installation ou la réinstallation d’un cycle épidémique. Les hypothèses climatiques, toujours disponibles, sont aussi susceptibles d'être révisées et modernisées au fur et à mesure de l'évolution des moyens d'analyse (A-M. Moulin, 1994).

Le raisonnement qui attribue la pathologie aux fluctuations du climat est véritablement à la base de la démarche hippocratique des Epidémiques (ta épidémika), ce dernier terme désignant l'ensemble des maladies que l'on peut observer en un temps donné, dans un endroit donné, et qui se reproduisent à intervalles réguliers, liées étroitement aux changements saisonniers et aux variations climatiques annuelles. Ainsi dans le texte décrivant, comme le dit Grmek, « un rude hiver en Thrace » (MD. Grmek) :

« Des toux commencèrent vers le solstice d'hiver, quinze ou vingt jours après les changements fréquents du vent du midi, du vent du nord et de vent neigeux... Avant l'équinoxe, la plupart eurent une récidive... Ces maladies persistèrent pendant l'été, ainsi que beaucoup d'autres qui firent irruption. D'abord pendant la sécheresse, régnèrent des ophtalmies douloureuses... » (Epidémiques VI 7-1,  traduction Littré)

Une chose reste quasi certaine : la présence du paludisme dans les textes de la collection hippocratique. Le Traité Des airs, des eaux et des lieux mentionne explicitement le lien entre eaux stagnantes et mauvaise santé de la population, son aspect chétif et malingre et son teint jaune. Le débat sur le lien entre le déclin de la cité athénienne, à la fin du siècle de Périclès, et le paludisme rappelle d'ailleurs le débat de l’œuf et de la poule. Est-ce le réchauffement du climat - Jones en parlait déjà - qui a entraîné une augmentation du paludisme ou est-ce la décadence de la cité grecque qui a entraîné, avec l’abandon des cultures, l’extension des marais et la multiplication des moustiques qui ont aggravé un paludisme invétéré en Grèce jusqu'à la guerre d'Orient, en 1914 ?

L'intérêt pour le climat convenait particulièrement bien à une médecine nomade qui devait aborder la pathologie, en quelque sorte, de l'extérieur. Chaque fois que le médecin grec se déplaçait d'une île à l'autre ou à travers les pays, il pouvait compter sur des éléments d'orientation : la direction des vents dominants, la pluviosité, l'ensoleillement, la répartition des cours d'eau, pour prédire l'épidémiologie locale avant de recevoir sa pratique pour la première fois.

J'évoque ce nomadisme antique parce que, en dépit de tous les règlements nationaux qui visent à faire de la médecine un métier respectable, enracinée en un lieu unique sous la surveillance des concitoyens, la profession est redevenue quelque peu nomade : la médecine internationale est à l'ordre du jour, un mouvement cosmique entraîne les experts à se déplacer d’un continent à l’autre. Monsieur Mouchet en sait quelque chose… Les médecins revendiquent l'universalisme d'une profession par définition « humanitaire » (Médecins sans frontières au sens large). La spécialité de la médecine des voyages, lointain surgeon de la médecine tropicale, fait des débuts timides. Bref, un retour relatif du nomadisme médical renforce l'intérêt nouveau pour la climatologie médicale (J-P Besancenot, 2000).

Au XVIIIème siècle, les observations climatiques furent privilégiées par une société savante qui, pour être éphémère, n'en fut pas moins une réalisation importante de la fin de l’Ancien Régime. La Société de correspondance royale de médecine est une commission de huit membres, fondée en 1776 par Louis XVI sur l'avis de son ministre Turgot et animée par l'anatomiste Vicq d'Azyr. Elle a été motivée par des épidémies qui ont désolé le royaume. La commission est habilitée à envoyer un peu partout dans le Royaume, particulièrement dans les endroits éprouvés par les épidémies, des enquêteurs chargés de collecter simultanément les observations météorologiques locales et les cas pathologiques. Le but est de créer un lien entre les praticiens isolés des campagnes et les pouvoirs publics, et de faire parvenir à l’Intendant du Roi des rapports détaillés.

La faculté de Médecine de Paris (celle de Montpellier s'est montrée plus éclairée !) estime qu'il y a là empiètement sur ses prérogatives, mais elle ne parvient pas à empêcher la transformation de la commission, en 1778, en une puissante Société royale de médecine, installée au Louvre, sous l'égide du Roi et de son médecin particulier Lassone, qui accumule un véritable trésor d’informations météorologiques et épidémiques sur les grêles et les sécheresses, sur les pestilences et sur les périodes de disette… Chaque médecin impliqué s'investit dans une sorte de veille épidémiologique. Les observateurs mettent en relation les vicissitudes du temps qu'il fait, les cycles de mévente, la sous-alimentation et la misère. Le but de la Société n'est pas seulement spéculatif ; une de ses finalités est, outre une meilleure compréhension des épidémies, de composer et de distribuer une trousse de remèdes adéquats. Les épisodes de dysenterie sont l'occasion, pour les observateurs, de souligner l'efficacité de l'ipécacuanha sur les diarrhées, mais aussi l'opportunité des allègements d'impôts et distributions de viandes. Autrement dit, la Société royale de médecine a élaboré un véritable brouillon de l’Etat-Providence, où la climatologie est devenue un élément parmi d’autres pour guider une politique de santé publique.

Au XIXème siècle, l’importance médicale de la climatologie perdure, mais dans un autre contexte intellectuel. Les médecins rédigent des « topographies médicales », ville par ville, abondant en notations précises sur l'orientation des vents, l'abondance des précipitations, les fluctuations thermiques, mises en relation avec les principales pathologies (M-F. Roport, 1991). Cette orientation climatologique de la médecine joue un rôle dans la vogue du thermalisme, attestée par les nombreuses sessions que lui consacre tout au long du siècle l'Académie de médecine (à ne pas confondre avec la Société du même nom, disparue en 1790), fondée à la Restauration. Le particularisme des eaux thermales, leur contenu en éléments minéraux, en relation avec la nature du sol et ses transformations physiques, reflètent le lien des sources et de l'eau du ciel. Elles comptent parmi les moyens mis à la disposition des hommes pour guérir ou même prévenir les affections locales dues aux miasmes.

Au moment de l'expansion coloniale, la climatologie joue un rôle décisif dans la compréhension des maladies. La géographie médicale (terme dû à Boudin) réinterprète le rôle considérable du climat de façon moralisante, par ses répercussions sur la physiologie et le comportement humain. Antoine Bordier oppose les maladies des pays froids : scorbut, érysipèle, et celles des pays chauds : fièvres et dysenteries, avec un net déséquilibre au détriment de ces derniers. La chaleur qui active les fermentations attiserait aussi les passions humaines et le fanatisme. La raison serait froide par nature ! Ecrivant en 1817, le naturaliste Jean-Jacques Virey est catégorique :

« Tous les états du genre humain sur terre... la plupart de ses maladies, soit endémiques, soit sporadiques, remontent toujours plus ou moins aux effets des climats et des localités qu'il  habite » (J-J. Virey, 1817)

Cette analyse physiologique et moralisante n’exclut pas les considérations sur les variations du milieu physico-chimique. Le naturaliste Antoine Bordier, par exemple, attribue la grippe à des variations de la couche d’ozone (A. Bordier, 1860). Il traite longuement du rôle des poussières atmosphériques, dont le rôle est reconnu sur le trachome, l’ophtalmie de la région sud saharienne (bien qu'aujourd'hui encore on ne sache pas pourquoi, si le gradient des cas de trachome suit celui de la sécheresse, la corrélation s'inverse pour le pourcentage des cécités). Au passage, Bordier souligne d'ailleurs que ces mêmes vents qui aggravent l’ophtalmie peuvent aussi clarifier l’atmosphère et dégager les miasmes qui causent des fièvres intermittentes. : les marais sont pernicieux parce que le vent ne pourrait y exercer son action bienfaisante. Toujours l'ambiguité des phénomènes naturels, impossibles à qualifier hors contexte !

La deuxième moitié du XIXème siècle est marquée par la constitution de la théorie infectieuse des maladies qui donne à des éléments microscopiques le statut d'agents pathogènes. Ce changement d'échelle se produit au moment où les bêtes sauvages disparaissent de l'environnement. En Europe, le loup et l'ours sont en passe de devenir des bêtes mythiques. Le lion s'éloigne de l'Afrique du nord à la même époque. Le développement des études microscopiques met en valeur une autre catégorie d'agents pathogènes : les insectes, en liaison étroite avec les configurations climatiques qui les favorisent.

Les insectes, à en juger par les récits de l'entomologiste Fabre, étaient jusqu'alors loin de susciter une répulsion sans mélange. L’abeille était le prototype de l’insecte laborieux et utile, les termites celui de l'insecte social. Même la mouche, de son gentil bourdonnement, distrayait la ménagère confinée à la maison. Voici qu’avec la découverte du rôle des vecteurs dans les maladies, l’insecte est diabolisé. L'opinion publique bascule à l’égard de créatures désormais dénoncées comme malfaisantes. L'intolérance croissante des populations à l'égard des insectes, nuisants ou vecteurs, n'est d'ailleurs pas sans inconvénients. Les écologistes craignent aujourd'hui qu'elle ne conduise à adopter des attitudes trop radicales dans la démoustication et à préférer des insecticides plus puissants mais agressifs.

Le médecin anglais Patrick Manson, un des fondateurs de la médecine tropicale, a joué un rôle considérable dans ce changement d'attitude. Il étudiait l'origine des filarioses lymphatiques en Chine vers 1880. Il a bâti toute sa recherche sur le vecteur de la filaire à partir de considérations sur l'histoire naturelle et l'adaptation providentielle des éléments du milieu entre eux. Pour incriminer les Aedes dans la transmission des filarioses lymphatiques, il a raisonné de la façon suivante. Etant donné le grand nombre d'embryons de filaire chez l'homme, si tous atteignaient l'âge adulte, ils ne trouveraient plus de place dans l'organisme de l'hôte. Il faut donc supposer que le développement des embryons se poursuit en dehors du corps humain, et pourquoi pas chez un insecte qui assure leur développement. Après quoi l'insecte libérerait les formes infestantes dans l'eau de boisson.

Pour repérer l'insecte coupable, Manson a opéré une recherche ciblée très différente des anciens auteurs de topographies médicales, qui s'intéressaient à une foule de détails sur l'environnement de leurs localités. Il a passé méthodiquement en revue les familles et espèces d'insectes susceptibles de transmettre les filaires lymphatiques. En s'aidant des courbes géothermiques de Humboldt pour localiser la zone probable d'interaction entre le parasite et son vecteur, il a recherché une coïncidence entre une aire géographique et le lieu de la maladie. Au vu de la répartition des insectes connus sur la carte, seuls les moustiques (et non les mouches ou les cafards !) avaient les caractéristiques recherchées. Avec la découverte de la périodicité des filaires au cours du nycthémère, l'horaire de la piqûre a été aussi déterminant pour repérer le moment de la transmission. Manson a postulé une synchronisation entre le repas du moustique et la présence de microfilaires dans le sang humain.

Manson mit aussi son élève Ronald Ross sur la voie du moustique comme vecteur de la malaria. A partir de là, le rôle des modifications climatiques s'interprète désormais en termes de facteurs favorisant la pullulation des moustiques et le cycle des Plasmodium : température et humidité nécessaires pour la sporogonie et la formation de gamétocytes... Avec la prise de conscience de la responsabilité humaine dans les phénomènes de réchauffement planétaire, par un renversement d'une perspective millénaire, les maladies à vecteurs, devenues « un des indicateurs les plus sensibles du changement climatique » (F. Pearce, 1999) sont également devenues un indicateur des activités humaines et un test de la folie et de la sagesse dans le choix de ces activités. (P. King-snorth, 2000)

Nous en arrivons ainsi à la période actuelle et aux considérations sur le « Global Warming ». L’effet de serre a été proposé pour rendre compte de la recrudescence des épidémies de paludisme (J. Mouchet, 1993), en Afrique, où l’éradication n’a jamais été obtenue, et aussi de dengues et de l'émergence de nouvelles maladies virales. La dénonciation de l'incidence des fluctuations climatiques sur les maladies de l’avenir revêt des accents apocalyptiques. L’implication du climat dans de telles épidémies est l'occasion de démêler l'écheveau des facteurs sociaux, politiques, culturels et culturaux, ainsi que des modifications de l’immunité relative des populations.

La place de l'activité humaine dans les changements climatiques est longtemps apparue faible au cours de l'histoire. L'homme était réduit au rôle, fort honorable au demeurant, de devin. Mais il a pris conscience aujourd'hui des liens entre ses agissements, qu'il s'agisse de déforestation, de techniques d'irrigation et de rotation des cultures, d'urbanisation, et les paysages dits naturels (B. Picon, 1988) et le « ciel » au-dessus de sa tête. C'est là un changement cognitif, souligné par Bernard Picon avant moi.

Mais l'homme n'est pas livré sans défense aux aléas climatiques. La façon même dont il enregistre les variables météorologiques et ordonne ses activités en conséquence démontre une marge de manœuvre. Lorsque Le Roy-Ladurie s'est fondé sur les observations des vendanges afin de déterminer l'histoire du climat et les cycles des températures, il avait déjà constaté que les vignerons pouvaient retarder la vendange non pas en fonction directe des températures ambiantes mais lorsqu'ils désiraient obtenir, par exemple, un vin de qualité meilleure au prix d'une moins grande quantité (vendanges tardives). L’action des hommes reste décisive. Pour le meilleur et pour le pire.

Quelles que soient les incertitudes scientifiques qui demeurent sur la réalité et les conséquences du réchauffement, les maladies à vecteurs et en particulier le paludisme sont désormais au premier plan de nos préoccupations. Dans cette conjoncture inquiétante, l’EID Méditerranée puise un sens renforcé de l'importance de sa vigilance et de ses responsabilités.  

Bibliographie

J Le Goff, Bulletins météorologiques au XIIIème siècle, Milieux naturels, espaces sociaux, Etudes offertes à Robert Delort, Publications de la Sorbonne, Paris 1999, pp 55-64

J-N Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Mouton, Paris 1975-1976

Comparer avec R Delort, La vie au Moyen-Age, Seuil, Paris 1982

M Serres, Le contrat naturel, François Bourin, Paris 1990

Santé et environnement : abolir le fossé, Entretien avec André Aschiéri, propos recueillis par Daniel Bley, Nature, Sciences, Sociétés, 2001, 9, pp 51-55

E Le Roy-Ladurie, Histoire du climat depuis l'an mil, Seuil, Paris 1967,

Climate Prediction and Diseases/Health in Africa, Y Tourre ed., International Research Institute for climate prediction, Palisades, New York 1999

Hippocrate, Epidémies V et VII, éd par J Jouanna et MD Grmek, Les Belles Lettres, Paris, 2000

W Jones, Malaria and Greek History, 1909

MD Grmek, Les maladies à l'aube de la civilisation antique, Payot, Paris 1983, pp 403-407

E Huntington, The burial of Olympia ; a study in climate and history, Geographical Journal, 1910, 36, p 657

AM Moulin, Le paludisme dans la trame de l'histoire, Annales de l'Institut Pasteur, 1994, 5, pp 252-258 ; L'actualité des maladies infectieuses dans les pays industrialisés : évolution ou histoire ? Revue d'Epidémiologie et de santé publique, 1996, 44, p 519-529

MD Grmek, Les maladies..., p 437

J-P Besancenot, Incidences possibles du réchauffement climatique sur la santé, Ministère de l'Environnement, Impacts potentiels du changement climatique en France au XXIème siècle, 2000, Paris, pp. 111-121

Médecine, climat et épidémies à la fin du XVIIIème siècle, J-P Peter éd., Mouton, Paris 1972

M-F Roport, Aux sources de la géographie de la santé ? Les topographies médicales en France aux XVIIIèmes et XIXème siècles, Cahiers Géos, 1991, 21, pp 7-14 ; H Picheral et G Salem, De la géographie médicale à la géographie de la santé, Cahiers Géos, 1992, 22

J-J Virey, Article Homme, Dictionnaire des sciences médicales, Panckouke, Paris 1817, tome 21, p 243

A Bordier, La géographie médicale, Reinwald, Paris 1884 ; A Hirsch, Handbuch der Historisch-Geographischen Pathologie, Berlin 1860

F Pearce, Health Crisis, New Scientist, 19 décembre 1999, p 33.

P Kingsnorth, La déstabilisation de la santé humaine, L'écologiste, 2000, 1, 2, pp 45-48

Recrudescence du paludisme dans les hautes terres d'Afrique et de Madagascar, J Mouchet éd., rapport Fac 91 01 38 00, 3 Mars 1993

B Picon, L'espace et le temps en Camargue, 1988.  

Je remercie mes collègues Jacques Merle (IRD), Yves Tourre (IRI, New York), Jean Mouchet (IRD), Jeanne-Marie Amat-Roze (Paris 1) pour m'avoir fait bénéficier de leurs précieuses informations.  

 

DEBAT

Le professeur J.A Rioux remercie Madame MOULIN pour son brillant exposé. Il a été question de multifactorialité, notion dont on reparlera, tant il est vrai que les changements climatiques ne sont pas les seuls déterminants écologiques en cause dans les maladies à transmission vectorielle.

Intervention de M. Jean Mouchet. Dans les maladies à vecteurs, le réchauffement ne peut être dissocié des facteurs anthropiques directement liés aux activités humaines. Ces facteurs, analysés séparément au plan technique, doivent être intégrés et hiérarchisés lorsqu’il s’agit de définir le risque environnemental. Au Rwanda, un chercheur avait corrélé l’augmentation du nombre de cas de paludisme avec la remontée des températures. Or, la plupart des cas détectés n’étaient pas autochtones, mais provenaient de l’immigration. Par la suite, l’extension des cultures irriguées a  joué un rôle important dans l’augmentation du nombre de cas.

Mme Anne-Marie Moulin est d’accord. Elle rappelle les difficultés à expliquer non pas seulement la recrudescence des épidémies de paludisme mais aussi leur disparition. Elle cite l'exemple de la disparition du paludisme en Sologne, à la fin du XIXème siècle, et celui de l’Espagne, où le paludisme a disparu après la deuxième Guerre mondiale. Elle confirme que l’explication d’un phénomène épidémiologique complexe ne peut résulter que de la prise en compte et de la combinaison du plus grand nombre de facteurs (économique, démographique, politique, climatologique).

Intervention de M. Jean-Antoine RIOUX. Il faut aller plus loin dans l’analyse des facteurs évoqués. Les équipes d’épidémiologistes, dûment structurées en formations pluridisciplinaires, doivent se rendre sur le terrain non pour jeter le regard circulaire du seul « paysagiste intuitif », mais pour y stationner jusqu’à l’appréhension correcte des facteurs. Au départ, les hypothèses et les méthodes paraissent bien adaptées aux objectifs visés. A l’arrivée, dans les « foyers d‘infection », l’euphorie retombe devant la variabilité des déterminants et la complexité des systèmes en cause. Les questions qui se posent sont alors : quelles qualités de personnes sur le terrain, et avec quel outils ? Quelles données récolter et comment les gérer ? Jusqu’où aller dans l’expérimentation in natura ? Quelle stratégie mettre en œuvre et comment l’éprouver ?

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