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16 Juin 2017
EID Méditerranée

Recherche - Moustiques modifiés et/ou stériles ?

Par les maladies qu’ils propagent, les moustiques sont les animaux causant le plus grand nombre de morts humaines. Les pays en voie de développement sont touchés au premier chef. Mais, mondialisation et évolutions climatiques obligent, de plus en plus de régions sont concernées. En France : les collectivités d’outre-mer en zones tropicales et intertropicales mais aussi la métropole, avec l’arrivée du « moustique tigre », vecteur potentiel de chikungunya, de dengue et de Zika. Les traitements de lutte antivectorielle sont nécessaires mais limités, donc insuffisants. La recherche planche sur d’autres possibilités, comme les moustiques génétiquement modifiés ou la technique de l’insecte stérile, qui posent d’autres questions. Le Haut conseil des biotechnologies (HCB) a émis à ce sujet un avis nuancé et des recommandations lors d’un colloque dédié, le 7 juin dernier, auquel participait l’EID Méditerranée.
 
Par les maladies qu’ils propagent, les moustiques sont de très loin les animaux qui causent le plus grand nombre de morts humaines (voir encadré). Premier responsable : le paludisme. Outre le volet sanitaire, on estime que ces situations pèsent, au détriment des pays concernés, jusqu’à 1,2 point de croissance. Ce sont des pays en voie de développement qui se trouvent touchés au premier chef. Mais, mondialisation et évolutions climatiques obligent, de plus en plus de régions sont concernées. En France : les collectivités d’outre-mer situées en zones tropicales et intertropicales, bien sûr, mais aussi la métropole, avec l’arrivée du fameux « moustique tigre », vecteur potentiel du chikungunya, de la dengue et du Zika.

Il n'y a pas que les insecticides

Face à cela, les vaccins sont rares, donc chers (quand ils existent), donc pas toujours accessibles. Tout comme les traitements des maladies. Reste l’élimination des vecteurs – les moustiques porteurs de pathogènes – via la lutte antivectorielle (LAV). Mais pour importante qu’elle soit, celle-ci rencontre des limites : paupérisation (en nombre) des insecticides disponibles (qui dure et risque de durer encore), phénomènes de résistance... Vu ce contexte, la communauté scientifique est amenée à rechercher, depuis déjà longtemps, de nouveaux moyens d’action. Pour faire le point sur l’évolution de ces travaux, répartis à travers le monde, et rendre avis et recommandations sur des méthodes parvenues à la frontière entre recherche et opérationnel, le Haut conseil des biotechnologies (HCB, voir encadré) a émis des préconisations, résultat d’un travail de plusieurs mois, au cours d’un colloque organisé le 7 juin dernier à Paris.

Saisine du Ministère

Il s’agissait de répondre à une saisine de la ministre de l’Environnement, datant d’octobre 2015, demandant au Haut conseil « un éclairage sur les avantages et inconvénients de l’utilisation de divers moustiques modifiés par l’Homme dans la lutte contre les maladies » qu’ils véhiculent. Parmi les spécialistes invités à échanger, Christophe Lagneau, directeur recherche et développement de l’EID Méditerranée, a été appelé par les organisateurs à s'exprimer au cours d’une table ronde. En effet, les opérateurs publics de démoustication sont aux avant-postes pour participer à la conception d’approches nouvelles et pour les tester.

Pistes innovantes

Trois méthodes novatrices émergent :
  • le lâcher de moustiques génétiquement modifiés : un gène de mortalité est introduit puis transmis par les diptères ainsi « contaminés » à leur descendance.
  • le lâcher de moustiques mâles modifiés par une « infection » à l'aide d'une bactérie de type Wolbachia (très répandue naturellement dans de nombreuses populations d'insectes), touchant au comportement, à la physiologie et à la fertilité.
  • le lâcher de moustiques stérilisés par irradiation.

 
 
La première méthode relève clairement de la réglementation européenne sur la dissémination volontaire d’OGM dans l’environnement. Le cadre réglementaire de la seconde (Wolbachia) est plus incertain, mais la technique d’infection et l’héritabilité des modifications qu’elle entraîne semblent la rapprocher du même cadre. La troisième méthode (insecte stérile), en revanche, n’est, selon le HCB, absolument pas concernée par la directive européenne sur les OGM.
 
Interrogations multiples

Les questions posées par les deux premières méthodes sont multiples : environnementales (conséquences écologiques de la dissémination en milieux naturels de moustiques génétiquement modifiés), démocratiques (consultation des populations avant décision de faire), économiques (analyse coûts / bénéfices de ces méthodes, en alternative ou en complément de la lutte antivectorielle traditionnelle), en termes d’efficacité (évitement de phénomène de résistance par la diminution des applications courantes d’insecticides), éthiques (réticences envers des biotechnologies modificatrices, doute sur leur maîtrise et différences d’approches entre le Sud qui subit et le Nord qui décide).

Ni anodin ni négligeable

Dans ses préconisations, le HCB :

  • estime que la technologie de modification génétique appliquée aux moustiques vecteurs est intéressante et qu’elle ne doit pas être négligée, compte tenu des enjeux de santé publique, mais que ce recours est « loin d’être anodin », à la fois par ses conséquences écologiques et par le « bouleversement des manières de vivre et de penser la relation au milieu vivant ».
  • plaide pour un « encadrement technique, juridique et administratif », dont il considère qu’il n’est pas stabilisé et qu’il doit être précisé.
  • demande, à ce titre, « une évaluation renforcée des conséquences de la dissémination de ces moustiques », recommandant de retenir « la règlementation la plus contraignante ».

 

 

Toujours de la lutte intégrée

Information (site, documents, campagnes) et consultation de la société civile sont pour le HCB un volet spécifique et incontournable en amont de toute démarche. Enfin, il insiste sur la nécessité « d’intensifier les connaissances sur les complexes vecteurs / pathogènes / hommes » et de poursuivre « les recherches sur l’influence des choix technologiques sur les politiques de santé et les innovations ».  En somme, bâtir une stratégie de lutte antivectorielle sur les seuls moustiques génétiquement modifiés serait inapproprié. Mais s'interdire de les utiliser n'est pas souhaitable. Les techniques qui y font appel « pourraient être testées de manière précautionneuse et étape par étape (…), en combinaison avec les techniques classiques actuellement utilisées, dans le cadre d'une gestion intégrée ».

La position de l’EID-Med
L’EID Méditerranée, organisme public, est très sensible aux propositions du HCB et partage ses interrogations sur l’emploi de solutions issues de moustiques génétiquement modifiés.
Par ailleurs, elle prend bonne note de sa position sur la technique de l’insecte stérile (TIS), qui ne relève pas des problématiques OGM.
Sans être un acteur important de la recherche dans ce domaine, l’EID-Med poursuivra une veille technique et scientifique active sur cette méthode « TIS », qui pourrait peut-être à terme rejoindre la panoplie des moyens mis en œuvre par ses soins pour la lutte contre le « moustique tigre ».
 
Le palmarès des animaux tueurs
Du moins au plus dangereux (l’Homme étant hors compétition !) : 14ème - Requin : 10 victimes par an - 13ème - Loup : un peu plus de 10 personnes tuées chaque année - 12ème - Lion : 100 morts par an - 11ème - Éléphant : 100 personnes victimes chaque année, piétinées - 10ème - Hippopotame : plus de 500 personnes par an -  9ème - Crocodile : 1 000 victimes par an - 8ème - Ténia (ou vers solitaire) : 2 000 personnes par an trouvent la mort à cause de lui -  7ème - Ascari (ou vers rond) : il s’infiltre dans les intestins lentement, tuant 2 500 personnes par an - 6ème -  Escargot d’eau douce : il tue 10 000 personnes par an (infection par la schistosomiase) - 5ème -  Punaise : 10 000 morts par an (maladies véhiculées) - 4ème -  Mouche tsé-tsé : environ 10 000 victimes par an (maladie du sommeil) -  3ème -  Chien : 25 000 personnes tuées chaque année, la grande majorité étant due à la rage - 2ème - Serpent : entre 50 000 et 100 000 tués par an - 1er - Moustique : 725 000 personnes par an (certaines stats disent moins, d’autres plus).
 
HCB : français et indépendant

Le Haut conseil des biotechnologies (HCB)  est un organisme public français indépendant, créé à la suite du Grenelle de l’environnement par la loi du 25 juin 2008, relative aux OGM. Il est chargé d'éclairer la décision publique en matière de biotechnologies, notamment sur les organismes génétiquement modifiés. Sous l’égide de cinq ministères (Environnement, Agriculture, Recherche, Santé, Consommation), le HCB est constitué d'un comité scientifique et d'un comité économique, éthique et social, chargés de fournir, respectivement, des avis et des recommandations.